Avec Une année italienne, Laura Samani poursuit son exploration des moments de bascule qui façonnent une vie. Après Piccolo Corpo, la réalisatrice italienne revient à Trieste, sa ville natale, pour suivre une bande d’adolescents durant une année scolaire faite d’amitiés, de désirs et de découvertes de soi. Adapté librement d’une nouvelle de Giani Stuparich, le film observe avec une grande délicatesse cet âge où l’on cherche encore sa place dans le regard des autres. Rencontre.
Trieste est à la fois la ville de l'histoire et la vôtre. Qu'est-ce qu'elle vous permettait de raconter que vous n'auriez peut-être pas pu raconter ailleurs ?
Laura Samani : Pour moi, cette histoire ne pouvait se dérouler qu’à Trieste. D’abord parce que le livre dont est tiré le film s’y déroule, mais aussi parce que cette ville porte quelque chose qui me semble très proche de l’adolescence. C’est une ville frontière, entre plusieurs langues, plusieurs cultures et plusieurs identités. J’aime dire que c’est la dernière ville de l’Ouest avant l’Est et la dernière ville de l’Est avant l’Ouest. On grandit avec cette sensation de ne jamais appartenir complètement à un seul endroit. Cette forme d’incertitude identitaire nourrit profondément le film.
Trieste, c'est aussi la ville de Giani Stuparich, l'auteur de la nouvelle. Comment avez-vous rencontré cette histoire et comment est-elle devenue le sujet de votre second long métrage ?
Laura Samani : J’ai lu le livre quand j’avais le même âge que les personnages. Il faisait partie du programme scolaire parce qu’il se déroule dans le lycée que j’ai fréquenté. J’avais été très touchée par Fred, notamment parce que j’étais souvent la seule fille dans un groupe de garçons. Je comprenais son envie d’être considérée comme leur égale tout en découvrant que les sentiments pouvaient venir compliquer les choses. Des années plus tard, pendant la pandémie, j’ai relu la nouvelle et j’ai compris qu’elle pouvait devenir mon deuxième long métrage. J’avais envie de raconter quelque chose de plus proche de la jeunesse et de mes propres souvenirs.
Ce qui est frappant, c'est que les adultes sont presque absents du film. On a l'impression que les personnages vivent dans un monde qui leur appartient entièrement. Avec leurs propres règles. Était-il important pour vous de raconter l'adolescence sans le filtre du regard adulte ?
Laura Samani : Oui, parce que lorsque je repense à mon adolescence, ce sont surtout les moments vécus avec mes amis qui me reviennent. Les adultes sont là pour fixer les règles et les limites, mais les expériences qui nous construisent vraiment ont souvent lieu lorsqu’ils disparaissent du champ. Le film s’appelle Une année d’école, mais ce qui m’intéressait surtout, c’était tout ce qui se passe en dehors des cours : les discussions, les fêtes, les amitiés, les premières histoires d’amour. C’est là que les personnages se construisent.
Le film montre très bien comment un groupe peut être à la fois un refuge et une prison. Est-ce quelque chose dont vous avez puisé dans votre histoire personnelle ?
Laura Samani : Oui, certainement. Mais c’est aussi quelque chose que j’ai retrouvé chez les acteurs. À cet âge-là, nous avons tous besoin d’appartenir à un groupe. C’est rassurant, cela nous aide à grandir. Mais en même temps, le regard des autres peut devenir très pesant. On cherche à être accepté tout en essayant de devenir soi-même. Je crois que l’adolescence est traversée par cette contradiction permanente.
Plusieurs moments importants du film passent par des jeux comme « Action ou vérité », « Je n'ai jamais… » ou encore le jeu des baisers. Qu'est-ce qui vous intéressait dans cette manière détournée de faire surgir la vérité ?
Laura Samani : Je pense qu’à cet âge-là, on ne sait pas toujours exprimer directement ce que l’on ressent. Les jeux offrent une sorte de détour. Ils permettent de révéler quelque chose de soi sans avoir à l’assumer complètement. On peut dire une vérité tout en se cachant derrière les règles du jeu. J’avais le sentiment que beaucoup de choses importantes se transmettent ainsi à l’adolescence : par une plaisanterie, un défi ou une confession lancée presque malgré soi.
En regardant le film, on a souvent l'impression d'assister à de vrais moments de vie entre amis. Comment avez-vous travaillé avec les jeunes acteurs pour créer cette spontanéité ?
Laura Samani : Nous avons beaucoup travaillé avant le tournage. Il faut dire que ce ne sont pas des acteurs de formation, on est allé les dénicher dans la ville à Trieste ou à Stockholm. Je ne voulais pas leur demander d’être « naturels », parce que cela produit souvent l’effet inverse. Nous avons énormément improvisé pendant les répétitions. Les personnages se sont construits peu à peu à travers ce travail. Avec la scénariste, nous avons même réécrit certaines scènes à partir de ce qui naissait entre eux. Une fois sur le plateau, en revanche, tout était très précis. La liberté avait déjà été trouvée en amont.
Pendant l'écriture, est-ce qu'un personnage vous a surprise ?
Laura Samani : Oui, Mitis notamment. Dans les premières versions du scénario, il était beaucoup plus dur. Puis j’ai rencontré Samuel, l’acteur qui l’interprète. Sa personnalité a transformé le personnage. Il lui a apporté davantage de chaleur, d’humour et de fragilité. Grâce à lui, Antero est devenu beaucoup plus complexe que ce que j’avais imaginé au départ.
Si Fred, le personnage féminin principal, revenait aujourd'hui dans cette pièce, qu'aimeriez-vous lui dire ?
Laura Samani : Je lui dirais qu’elle a réussi. À la fin du film, elle trouve enfin sa propre voix. Elle cesse de se définir uniquement à travers le regard des autres et comprend qu’elle peut exister par elle-même. C’est quelque chose de très difficile à atteindre et que nous continuons parfois à chercher toute notre vie.
Vous étiez récemment membre du jury de la compétition « Un certain regard »à Cannes. Qu'avez-vous retenu de cette expérience ?
Laura Samani : C’était une expérience totalement inattendue. Bien sûr, il y a le plaisir de découvrir beaucoup de films, mais ce qui m’a le plus marquée, ce sont les échanges avec les autres membres du jury. Nous venions d’horizons très différents et pourtant nous partagions tous la même passion pour le cinéma. Les discussions étaient parfois intenses, mais toujours généreuses. J’en garde un souvenir très précieux.