Pour son nouveau film, La Dernière Séance, Pan Nalin nous emmène dans le Gujarat de son enfance, sur les pas de Samay, neuf ans, prêt à remuer ciel et terre pour nourrir sa passion des pellicules 35 mm et des salles obscures pleines de lumière. À l’occasion de la sortie française du film, shortlisté aux Oscars 2023, le réalisateur indien nous a accordé un entretien.
Lorsqu’on découvre La Dernière séance, on y voit votre enfance, mais aussi une véritable déclaration d’amour au cinéma et à tous ceux qui le font vivre dans l’ombre. Comment est née cette envie ?
Pan Nalin.
C’est vrai que La Dernière Séance est avant tout une lettre d’amour au cinéma, mais c’est aussi mon film le plus intime. L’idée est née lorsque j’ai retrouvé un ami d’enfance, ancien projectionniste, qui avait perdu son emploi avec l’arrivée du numérique. Il m’a raconté que les anciennes pellicules étaient recyclées pour fabriquer des bracelets. Cette image ne m’a plus quitté.
Quelques jours plus tard, pendant un long trajet en bus, j’observais les bracelets portés par des femmes et je me suis imaginé qu’elles avaient peut-être un morceau d’Antonioni ou de Shahrukh Khan autour du poignet. À cet instant, la fin du film s’est imposée à moi.
J’ai alors compris que c’était l’occasion de rendre hommage au cinéma, mais aussi à mon enfance, profondément façonnée par cet art. Le cinéma a été mon premier professeur. C’est lui qui m’a appris à regarder le monde, à comprendre les autres et qui m’a donné l’espoir de croire qu’une autre vie était possible.
L’espoir justement, une phrase du film y fait parfaitement échos : « Quand on n’a rien, rien ne peut nous arrêter. » Que signifie-t-elle pour vous ?
Quand on n’a rien, on n’a rien à perdre. Les obstacles paraissent moins grands parce qu’on avance avec ce que l’on a : son imagination, son envie, ses amis. Enfant, avec mes camarades, nous fabriquions une fausse caméra dans une boîte à chaussures et on regardait le paysage défiler à bord des trains, pendant quelques instants, nous avions l’impression de nous réapproprier le monde.
C’est ce que raconte cette phrase : l’imagination est une richesse immense. C’est même un super-pouvoir. Quand on possède cela, tout devient possible.
La lumière est presque un personnage du film. Pourquoi était-il si important de la filmer ?
En Inde, la lumière possède une dimension profondément spirituelle. Enfant, j’étais fasciné par ce faisceau qui traversait la salle de cinéma. J’avais presque l’impression qu’il s’agissait d’un appel, de quelque chose de sacré.
À l’époque, les spectateurs fumaient encore dans les salles, et la fumée rendait ce rayon de lumière visible. Il semblait presque vivant, comme s’il reliait le projecteur à l’écran. Pour le petit garçon que j’étais, c’était une vision magique. Avant même de comprendre les films, je suis tombé amoureux de cette lumière.
Votre film montre une autre image de l’Inde que celle que l’on associe souvent à Bollywood. Quel regard portez-vous sur le cinéma indien aujourd’hui ?
On réduit souvent le cinéma indien à Bollywood, mais la réalité est beaucoup plus complexe. L’Inde compte une multitude de langues, de régions et de cultures, et chacune possède sa propre tradition cinématographique. Je viens du Gujarat, dont le cinéma est très différent de celui de Bombay.
Nous produisons près de 2 000 films par an. C’est une industrie immense, mais largement dominée par un modèle très commercial, le cinéma d’auteur n’a pas vraiment de place pour exister.
Pour réaliser La Dernière séance, j’ai dû vendre mon appartement à Bombay afin de financer une partie du film. C’était le prix de mon indépendance. Mais je crois que certaines histoires méritent que l’on prenne ce risque.
S’il ne devait rester qu’une salle de cinéma dans votre vie, laquelle choisiriez-vous ?
La salle la plus importante pour moi, c’est le Galaxy Cinema de mon enfance. C’est là que tout a commencé. Lorsque nous avons tourné La Dernière séance, le cinéma était fermé depuis près de vingt ans. Il servait d’entrepôt pour stocker de la canne à sucre. Nous l’avons entièrement restauré : nous avons retrouvé les bancs et la façade avait presque traversé le temps intacte. C’était très émouvant de redonner vie au lieu où mon amour du cinéma est né.
Je rajouterai qu’à l’opposé, il y a le Samuel Goldwynn Theatre à Hollywood, où l’on projette certains films des Oscars. La première fois que j’y ai vu mon film, j’étais fasciné par la qualité de l’image et du son, ça a donné une autre dimension au film. Je voulais y rester assis pendant des heures et des heures.
C’est bien entre ces deux salles que s’est forgé le parcours de Pan Nalin : l’une lui a donné l’envie de faire du cinéma, et l’autre lui a montré jusqu’où sa passion pouvait le conduire.
La Dernière séance, en salles le 15 juillet.