Avec Les Éléphants dans la brume, le réalisateur népalais Abinash Bikram Shah signe un film singulier qui mêle enquête, drame social et portrait d’une communauté de femmes rarement représentée à l’écran. Rencontre avec un cinéaste qui s’intéresse aux marges de la société et à celles et ceux que l’on regarde trop peu.
Comment est née l'idée des Éléphants dans la brume ? À quel moment avez-vous décidé de vous intéresser à la communauté des Kinnars ?
Je connais ces femmes depuis mon enfance. Elles vivent dans le sud du Népal, près de la frontière indienne, où la tradition leur attribue notamment le pouvoir d’accorder des bénédictions.
Pendant la pandémie, j’ai découvert sur TikTok des vidéos réalisées par les femmes trans de la communauté Kinnar. Malgré les commentaires haineux, elles continuaient à publier avec une grande liberté. Cela m’a profondément marqué.
En allant à leur rencontre, j’ai découvert qu’elles vivaient au sein de « familles choisies », notamment autour de relations mère-fille, après avoir été rejetées par leur famille biologique. Cette évolution de la communauté et la force de ces liens familiaux m’ont donné envie de raconter leur histoire.
Pourquoi avoir choisi le genre du thriller pour traiter ce sujet ?
Le thriller permet d’interroger le statu quo. Que se passe-t-il lorsqu’une personne issue d’une minorité vient demander des comptes à la société dominante après la disparition de sa fille ?
Le film explore les frontières visibles et invisibles, mais aussi l’attraction, la fascination et le rejet. Mais au-delà des spécificités de la communauté Kinnar, je voulais raconter une histoire universelle : celle de l’amour, de la famille, de la perte et des limites que nous sommes prêts à franchir pour ceux que nous aimons.
Les personnes que l’on voit à l’écran sont-elles des comédiennes professionnelles ?
La majorité sont directement issues de la communauté et n’avaient aucune expérience du jeu d’acteur. Deux personnes font exception, notamment Pushpa, qui interprète le rôle principal et qui est également militante au sein d’une ONG.
Réunir des comédiennes professionnelles et des personnes qui n’avaient jamais joué m’a permis de trouver un équilibre entre le cinéma et une authenticité qui était essentielle pour moi.
Le film aborde la fragilité des droits des minorités. Est-ce pour vous un message politique ou plutôt un cri d’alarme ?
Je voulais montrer la place des personnes queer dans la société, sans adopter un ton trop lourd ou ouvertement politique.
Le Népal dispose d’une législation relativement progressiste sur les droits LGBTQI+, mais il existe encore un immense fossé entre les textes de loi et la réalité des mentalités. Je voulais montrer ce fossé, sans donner de leçon au spectateur, mais en l’amenant simplement à regarder ces personnages et leurs émotions.
Qu’est-ce que votre sélection au Festival de Cannes en 2022 a changé dans votre parcours ?
Mon court métrage Lori y avait reçu une mention spéciale du jury. Cette reconnaissance m’a permis de gagner la confiance de producteurs, notamment d’une société de production française, et elle a joué un rôle important dans la suite de mon parcours.
Aujourd’hui, Les Éléphants dans la brume a été choisi pour représenter le Népal aux Oscars. C’est une étape importante qui offre une visibilité considérable au film et à la communauté qu’il représente. Mais au-delà des prix, ce qui me touche le plus reste l’accueil du film au Népal. Les messages et les témoignages que je reçois ont pour moi une valeur immense.
Quelles figures du cinéma ont nourri votre regard de cinéaste ?
La découverte d’un film de Satyajit Ray dans une petite salle au Népal a été un véritable déclic. J’ai compris que le cinéma pouvait raconter des histoires profondément humaines avec une grande simplicité.
J’ai également été très influencé par Edward Yang et par le cinéma français, que nous étudiions à l’école de cinéma. Toutes ces influences ont contribué à façonner mon regard.
Le film est sorti au Népal dans un contexte particulièrement difficile, marqué par de graves inondations. Comment avez-vous vécu cette période ?
Notre film devait sortir le 4 septembre, à peine une semaine après les terribles inondations qui ont frappé le Népal et fait de nombreuses victimes. L’atmosphère était extrêmement sombre et nous avons beaucoup hésité à maintenir la sortie.
Nous avons finalement décidé de conserver la date prévue. Malgré ce contexte douloureux, le film a trouvé son public et reçoit de très bons retours.
En l’espace d’une année, le Népal a traversé de nombreuses épreuves : les manifestations de la Gen Z, des drames dans les montagnes, puis ces inondations. Dans un tel contexte, voir le film apporter un peu de réconfort aux spectateurs est particulièrement précieux pour nous.
Vous avez également organisé plusieurs projections spéciales de Les Éléphants dans la brume afin de récolter des fonds pour les victimes des inondations. Comment cette initiative est-elle née ?
Il nous semblait naturel que le film puisse contribuer, à son échelle, à soutenir les personnes touchées par la catastrophe. Nous avons organisé une projection spéciale à Katmandou, dont les recettes ont été destinées au fonds de secours du Premier ministre.
Nous avons également organisé une projection à Paris, en présence de l’équipe, sous le titre « In Solidarity with Nepal ». Une partie des recettes devait être reversée à un fonds destiné aux victimes des inondations et des catastrophes naturelles.
Un film est avant tout une œuvre artistique, mais il peut aussi créer des liens. Dans ce cas précis, nous pouvions transformer une projection en un geste concret de solidarité avec notre pays. C’était très important pour toute l’équipe.
Quels sont vos projets pour la suite ?
J’ai actuellement deux projets qui me tiennent à cœur : un scénario qui se déroule dans les montagnes et un autre situé à Katmandou.
J’ai envie de continuer à raconter des histoires ancrées dans la réalité du Népal, tout en leur donnant une portée qui dépasse nos frontières. Le cinéma permet de faire découvrir des communautés, des territoires et des réalités que l’on connaît parfois très peu. C’est cette possibilité qui continue de me passionner.