« Eu quis amar mas tive medo. E quis salvar meu coracao. »*
Quelques mots de Chega de Saudade suffisent à faire surgir tout un monde : la bossa nova, ses melodies feutrées et cette mélancolie douce qui traverse « They Shot the Piano Player ».
Disponible actuellement sur ARTE, le film rappelle, à l’heure où le Festival d’Annecy célèbre toute la diversité du cinéma d’animation, qu’un film animé peut aussi être une enquête, un documentaire et un formidable travail de mémoire.
Le réalisateur Fernando Trueba, passionné de jazz latin, découvre l’histoire presque oubliée du pianiste brésilien Francisco Tenório Jr., figure respectée de la bossa nova, disparu à Buenos Aires en 1976 sous la dictature militaire argentine. Et c’est ainsi que l’enquête musicale commence, avec Javier Mariscal aux dessins, mêlant témoignages réels, archives sonores et reconstitution animée.
Car c’est précisément là que le film trouve sa force. Il existe très peu d’images de Tenório Jr., presque aucune permettant de raconter son histoire à l’écran. L’animation vient alors combler les silences, redonner une présence aux lieux disparus, aux clubs de jazz, aux souvenirs et aux musiciens qui ont traversé cette époque.
Quand l’animation raconte le réel
À travers ce récit, le film illustre aussi la richesse du documentaire animé. Depuis plusieurs années, ce cinéma permet de mettre en images des histoires qui n’en ont pas, de représenter la mémoire, l’absence ou des événements jamais filmés. On pense bien sûr à Marjane Satrapi et son cultissime Persépolis, mais aussi plein d’autres, comme Aurora, l’étoile arménienne d’Aurora Mardigagnian sur les blessures d’un genocide.
L’animation ne sert plus seulement à inventer des mondes ; elle devient aussi une manière de raconter le reel, et dénoncer les dérives politiques.
Visuellement, « They Shot the Piano Player » épouse le rythme du jazz : lignes souples, couleurs chaudes, silhouettes esquissées et lumières nocturnes. Chaque plan semble naître d’une improvisation musicale.
Et quel délice ! Le film avance comme une enquête mélancolique où la musique tient lieu de fil conducteur, racontant autant la disparition d’un homme que la fragilité des souvenirs. Un film que l’on conseillera volontiers aux amateurs d’animation, de bandes-son de qualité et d’esprit polar.
Un film à découvrir comme on pose un vieux vinyle sur une platine : en prenant le temps d’écouter une histoire que l’on croyait perdue.
* « je voulais aimer, mais j’avais peur. Et je voulais préserver mon cœur. » issu de Chega de saudade, de Tom Jobim et Vinicius de Moraes, considéré comme un morceau fondateur de la bossa nova brésilienne dans les années 50.