À première vue, Le Lino est un café-restaurant comme il en existe beaucoup dans les rues parisiennes. Pourtant, en levant les yeux vers sa façade ornée d’une fresque de Lino Ventura, les passants comprennent immédiatement que l’acteur occupe ici une place particulière.
Installé dans le 11e arrondissement, un quartier où Lino Ventura aimait se promener, l’établissement entretient depuis des années le souvenir de cette figure incontournable du cinéma français. Lorsque Julie Pauchet et son équipe ont repris les lieux il y a un an, une évidence s’est imposée : préserver cette identité à laquelle les habitués restent profondément attachés.
« On a souhaité garder l’image qu’était Lino Ventura », explique-t-elle. À l’intérieur, un dessin inspiré des Tontons flingueurs prolonge cet hommage. Les clients s’amusent à citer les noms des acteurs du film « comme on compte les douze apôtres », sourit la jeune gérante. Les répliques devenues célèbres reviennent régulièrement dans les conversations. « Les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît », lance parfois un habitué, déclenchant quelques sourires autour du comptoir. Preuve que l’œuvre et ses personnages continuent d’habiter les esprits.
Pour Julie Pauchet, la popularité de l’acteur ne s’est jamais démentie. « Les figures masculines ont tendance à disparaître, les grands hommes aussi. Lino Ventura reste une référence. J’ai passé beaucoup de temps à regarder Le Clan des Siciliens, alors que je n’ai pas grandi avec ses films. »
À l’approche du 14 juillet, date anniversaire de sa naissance, Le Lino rappelle combien celui-ci conserve une place à part dans le cœur du public. Derrière les souvenirs, les films et les références devenues cultes se dessine le portrait d’un homme dont l’histoire continue de fasciner. L’occasion de revenir sur le parcours d’une figure devenue, au fil des décennies, l’une des plus respectées du cinéma français.
Lino Ventura, du catch aux monstres sacrés du cinéma français
Né le 14 juillet 1919 à Busseto, en Italie, il ne se destine pas au cinéma. Avant les plateaux, il est d’abord lutteur professionnel puis catcheur, une carrière physique qui façonne déjà cette silhouette massive et cette présence qui deviendront sa signature.
Le destin bascule en 1954 lorsqu’il apparaît dans Touchez pas au grisbi de Jacques Becker, aux côtés de Jean Gabin. Il ne cache pas alors son admiration pour l’acteur et son exigence : il veut être payé comme lui, symbole d’une reconnaissance qu’il estime légitime dès ses débuts. Le public découvre immédiatement une présence singulière, entre force brute et retenue.
Très vite, il s’impose dans un registre devenu sa marque : celui du « dur au cœur tendre ». Homme de main, policier ou truand fatigué, il incarne des personnages rugueux mais profondément humains.
À la fin des années 1950, il devient une véritable vedette populaire avec Le Gorille vous salue bien ou Le Fauve est lâché, qui confirment son statut de tête d’affiche. Le début des années 1960 marque ensuite son installation durable au sommet du box-office, porté par des succès majeurs tels que Un taxi pour Tobrouk ou Classe tous risques.
Dans la décennie suivante, il enchaîne les rôles devenus emblématiques, oscillant entre comédie et polar. Le public de l’époque comme celui d’aujourd’hui découvre ou redécouvre Les Tontons flingueurs, Les Barbouzes ou encore Ne nous fâchons pas, tandis qu’il s’impose aussi dans des œuvres plus sombres comme Le Deuxième Souffle, Le Clan des Siciliensou L’Armée des ombres. Cette dualité entre popularité et gravité reste l’une des signatures de sa carrière.
Avec près de 130 millions d’entrées au box-office, il s’impose comme l’un des visages majeurs du cinéma français.
Au fil du temps, il cherche pourtant à sortir de ce registre. Il refuse plusieurs rôles marquants, préférant ne pas être enfermé dans une image trop rigide de « dur à cuire ». Il décline notamment certains projets pour ne pas être identifié à un personnage récurrent, comme celui du « Gorille », qu’il abandonne afin d’éviter toute étiquette définitive. D’autres refus tiennent à la nature même des rôles : un inspecteur jugé trop antipathique ou des propositions dont la tonalité ne correspond pas à la vision qu’il a de ses personnages.
Chez lui, le choix d’un rôle n’est jamais anodin. Accepter ou refuser un scénario revient toujours à tracer une frontière entre ce qu’il est prêt à incarner et ce qu’il refuse de devenir à l’écran. Cette exigence éclaire une autre facette de sa carrière : celle d’un acteur qui a parfois préféré le silence à la facilité, et les renoncements aux compromis.
Acteur perfectionniste, il n’hésite pas à discuter les scénarios, les dialogues et à imposer ses conditions de travail.
Dans les années 1970, il s’impose aussi à l’international avec Cosa Nostra (1972) de Terence Young, aux côtés de Charles Bronson. Puis viennent des rôles majeurs dans Garde à vue (1981) de Claude Miller et Les Misérables (1982) de Robert Hossein.
Récompenses et nominations
Il reçoit en 1973 le Prix d’interprétation masculine au Festival de Saint-Sébastien pour La Bonne année, puis le Prix Sant Jordi en 1974 pour la même performance. La même année, il partage un David di Donatello spécial avec Françoise Fabian pour La Bonne Année. En 1983, il est nommé au César du meilleur acteur pour Les Misérables.
En parallèle de sa carrière, il reste profondément attaché à la simplicité et à la fidélité. Pudique, discret, il protège farouchement sa vie privée. Il cultive surtout une passion constante pour les repas entre amis, qu’il considère comme des moments essentiels de partage et de convivialité — un goût pour ces tables où la parole circule librement, à l’image de l’esprit que continue d’entretenir aujourd’hui le café qui porte son nom.
En 1966, avec son épouse Odette, il fonde l’association Perce-Neige, dédiée aux personnes handicapées mentales, notamment après la naissance de leur fille Linda. Cet engagement, né de l’intime, s’impose progressivement comme l’un des combats majeurs de sa vie.
Jusqu’à sa mort le 22 octobre 1987 à Saint-Cloud, il demeure une figure respectée du cinéma français. Enterré au cimetière du Val-Saint-Germain, il laisse derrière lui une carrière immense et une image intacte : celle d’un homme devenu légende sans jamais renier sa simplicité.