« Tant que les trois problèmes du siècle — la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit — ne seront pas résolus (…) tant qu’il existera sur la Terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. »
Plus de 160 ans après ces mots, Les Misérables s’apprêtent à revenir une nouvelle fois sur grand écran. Et pas sous n’importe quelle forme : le 14 octobre 2026, sortira le film de Fred Cavayé (Adieu monsieur Haffmann, À bout portant, Mea Culpa) qui s’attaque à ce monument de la littérature française, porté par une distribution impressionnante.
L’occasion de s’interroger : pourquoi Les Misérables demeurent-ils une source inépuisable pour le cinéma, et un miroir toujours aussi pertinent de notre société ?
Un face-à-face prometteur entre Vincent Lindon (Valjean) et Tahar Rahim (Javert) / @Christophe Brachet
Un roman qui traverse les générations…et les caméras
Dès les débuts du cinéma, Les Misérables s’impose comme une évidence. Rares sont les romans à avoir suscité autant d’adaptations, des lectures les plus fidèles aux réinterprétations les plus libres.
Et ça commence en 1906, avec Alice Guy, pionnière du septième art, qui ouvre le bal des adaptations du roman avec le court métrage L’Enfant de la barricade. On retient aussi celle de Raymond Bernard en 1934 qui signe une version monumentale, souvent considérée comme la plus aboutie dans sa volonté d’embrasser toute la complexité du texte. En 1958, Jean-Paul Le Chanois offre à Jean Gabin un rôle à sa mesure, ancrant Jean Valjean dans une humanité rugueuse et populaire. Jean-Paul Belmondo en 1995, Gérard Depardieu et Christian Clavier en 2000, figurent également parmi les nombreux interprètes de l’œuvre à l’écran.
En 2012, le réalisateur britannique Tom Hooper propulse Hugo à Hollywood : un drame musical de haute volée qui permet à Anne Hathaway, dans le rôle de Fantine, de remporter un triptyque prestigieux : Oscar, Bafta et Golden Globe.
Et lorsque le réalisateur français Ladj Ly intitule son film Les Misérables en 2019, ce n’est plus le roman qu’il adapte, mais son esprit. Banlieue, tensions sociales, colère à vif : Hugo n’est plus raconté, mais déplacé.
À chaque époque, sa lecture. Et à chaque lecture, le même constat : Les Misérables ne vieillissent pas. Ils se transforment.
Cavayé en 2026 : une lecture au présent
Attendue le 14 octobre de cette année, la version de Fred Cavayé s’inscrit dans cette lignée tout en revendiquant un regard résolument contemporain. Habitué à un registre entre action et comédie, Fred Cavayé s’attaque cette fois à un film d’époque, et une histoire universelle, maintes fois racontée. Sacré défi !
Et le casting en dit long sur l’ambition du projet. Vincent Lindon endosse le rôle de Jean Valjean, apportant sa gravité et son sens du combat intérieur. Face à lui, Tahar Rahim compose un Javert rigide et obsessionnel, figure d’une loi sans compromis. Noémie Merlant prête sa puissance dramatique à Fantine, tandis que Camille Cottin et Benjamin Lavernhe, en Thénardier, promettent un duo génial d’aubergistes grotesques et sans scrupules.
Au-delà de cette illustre troupe d’acteurs, cette adaptation sera marquée par l’intention affichée de mettre en lumière des personnages féminins et autres figures secondaires souvent reléguées dans l’ombre, tout en gardant les grands axes du récit à commencer par la fuite de Valjean et sa quête de rédemption.
Mais alors, pourquoi Hugo revient toujours ?
Si Les Misérables continuent d’aimanter le cinéma, c’est aussi parce que Hugo écrivait déjà en images. Les barricades, les pavés luisants, les ruelles étroites, la traque d’un homme par un autre : tout, dans le roman, appelle le cadre et le mouvement.
Mais au-delà de la puissance visuelle, ce sont aussi les thèmes qui frappent encore : la pauvreté, l’injustice, la possibilité de rédemption et la violence d’un ordre social qui broie plus qu’il ne protège.
Emily in Paris 1815 – Les Misérables série BBC 2019
Jean Valjean dit la possibilité du changement. Javert, la dérive d’une loi sans regard. Fantine, la brutalité bien réelle de la misère. Et Gavroche, la lucidité d’un enfant face au mensonge des adultes.
Si Victor Hugo fascine encore le cinéma, notamment en France, ce n’est peut-être pas par fidélité patrimoniale, mais parce que son œuvre continue de nous tendre un miroir inconfortable. Et parce qu’au fond, adapter Les Misérables, c’est moins reproduire un récit que transmettre sa lumière et ses ombres.
« Il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes.
Il n’y a que de mauvais cultivateurs. » Victor Hugo, Les Misérables.