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Notre Salut : quand l’Histoire se filme en direct

Ici, pas de mise en scène sage, pas de distance confortable : la caméra court, les dialogues fusent, et l’Histoire semble se dérouler sous nos yeux, en direct.

Notre Salut, réalisé par Emmanuel Marre, sort en salles le 30 septembre 2026, après sa présentation en compétition au Festival de Cannes, où il a obtenu le Prix du scénario. Franco-belge, le film prend le temps de déployer son récit sur 2 h 35.

Le long-métrage réunit notamment Swann Arlaud dans le rôle d’Henri Marre, Sandrine Blancke dans celui de Paulette Marre et Mathieu Perotto.

Notre Salut film critique, réalisé par Emmanuel Marre
Notre Salut, réalisé par Emmanuel Marre

L’histoire

Septembre 1940. Alors que le régime de Pétain se met en place, Henri Marre, 49 ans, arrive à Vichy avec l’ambition de se faire une place dans la nouvelle France qui se dessine.

Auteur du livre Notre Salut, il veut mettre ses idées patriotiques et ses méthodes d’ingénieur au service de cette nouvelle administration. Il croit pouvoir contribuer au redressement du pays par l’efficacité et l’organisation. Mais derrière cette ambition professionnelle se cache aussi un homme qui cherche à échapper à sa propre débâcle.

Notre Salut film critique : l'Histoire en direct
Notre Salut, Swann-Arlaud, Sandrine Blancke - © Michigan films, Kidam

Une réalisation unique au service du message

Ce qui frappe immédiatement dans Notre Salut, c’est sa réalisation. Tout semble en mouvement : les personnages, les déplacements, les échanges. Les dialogues s’enchaînent sans véritable pause et donnent à l’ensemble un rythme presque continu.

On a parfois l’impression qu’un ami filme la scène sur le vif, caméra à l’épaule, sans chercher à composer une image parfaite. Les personnages entrent et sortent du cadre, les conversations se poursuivent en marchant, et le spectateur doit constamment suivre ce qui se passe.

Le résultat donne au long-métrage une dimension presque documentaire, loin des codes habituels de la reconstitution historique. Emmanuel Marre privilégie ce qu’il appelle une proximité documentaire, avec l’envie de placer le spectateur dans le présent de cette époque plutôt que de la regarder avec notre recul contemporain.

Une forme volontairement brute, qui sert pleinement le propos.

Des acteurs au plus près du réel

Cette approche très libre repose aussi beaucoup sur les performances des comédiens. Swann Arlaud et Sandrine Blancke épousent parfaitement le style d’Emmanuel Marre, avec un jeu naturel, sans effets appuyés, qui donne aux échanges une impression de spontanéité.

La caméra semble parfois simplement les accompagner, comme si nous assistions à des scènes prises sur le vif. Leur interprétation contribue ainsi pleinement à cette proximité recherchée par le réalisateur.

Et cette impression de réel n’est pas seulement liée à la forme. Le film s’inspire des écrits véritables d’Henri et Paulette Marre, permettant à Emmanuel Marre de construire son récit à partir de leurs propres traces et de leur histoire.

Cette matière intime donne une résonance particulière à l’ensemble : derrière les personnages que nous voyons évoluer à l’écran, il y a les écrits de son arrière-grand-père et de son épouse, témoins directs de cette période.

Une France qui semble encore fonctionner normalement

C’est l’un des aspects les plus troublants de l’histoire. Au début, nous découvrons des hommes qui semblent avant tout être des fonctionnaires : ils travaillent, discutent, organisent, cherchent des solutions et veulent être efficaces.

Ils ne sont pas présentés comme une assemblée de fanatiques. Emmanuel Marre explique avoir voulu montrer des hommes ordinaires qui font fonctionner la machine de la collaboration, avec leurs ambitions, leurs contradictions et leurs faiblesses.

Henri n’est pas davantage présenté comme un idéologue radical. C’est un homme ambitieux, persuadé que ses méthodes peuvent être utiles au nouveau régime. Il veut être reconnu et trouver sa place.

C’est cette apparente normalité qui rend son parcours si dérangeant.

Quand les premières fissures apparaissent

Peu à peu, quelque chose change. Le film montre que tous ne réagissent pas de la même manière à ce qui se met en place.

Une scène est particulièrement révélatrice : un fonctionnaire refuse que des Juifs soient transportés dans des conditions indignes. Il demande notamment de la paille. Il ne connaît pas encore le sort qui attend ces personnes. Sa réaction n’est donc pas celle d’un homme qui aurait déjà conscience de toute l’ampleur de la persécution et de la déportation. C’est d’abord une réaction humaine face à des conditions de transport qu’il juge inacceptables.

Henri tente de le protéger. Pourtant, il finit par devoir le mettre à pied.

Cette scène marque une première fissure. Personne ne prononce nécessairement un grand discours de révolte. Un homme demande simplement que d’autres êtres humains soient traités correctement.

Et Henri, qui comprend cette demande et cherche à couvrir son collègue, se retrouve malgré tout contraint d’appliquer la décision.

Le malaise s’installe

À partir de là, Notre Salut ne raconte pas une bascule brutale entre deux camps. Il montre plutôt une succession de décisions, de renoncements et de compromis.

Henri continue de croire à son utilité. Mais ce qui pouvait encore apparaître comme le fonctionnement ordinaire d’une administration révèle progressivement une réalité beaucoup plus inquiétante.

Cette approche rejoint le travail d’Emmanuel Marre, qui s’est appuyé sur les archives de son arrière-grand-père, lui-même fonctionnaire à Vichy. Le réalisateur dit avoir été frappé par le mélange de situations grotesques et de moments où l’on comprend soudain que « ce n’est plus drôle du tout ».

Le long-métrage ne cherche donc pas seulement à raconter Vichy. Il montre comment des hommes peuvent continuer à accomplir leur travail alors que ce qu’ils contribuent à mettre en place change progressivement de nature.

notre salut film critique
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notre salut film critique
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Henri et Paulette : deux trajectoires qui se séparent

Le couple formé par Henri et Paulette apporte une dimension plus intime à l’histoire.

Alors qu’Henri s’enferme progressivement dans son ambition et dans son rôle, Paulette prend peu à peu conscience de ce qui est en train de se jouer. Emmanuel Marre décrit lui-même leurs trajectoires comme opposées : Henri s’aveugle tandis qu’elle ouvre les yeux.

Cette évolution donne au long-métrage une profondeur humaine qui dépasse la seule question politique. Derrière les décisions administratives et les événements historiques, c’est aussi un couple qui se fissure et deux personnes qui ne regardent plus le monde de la même façon.

Une histoire qui ne donne pas toutes les réponses

C’est finalement ce qui rend Notre Salut si particulier. Le film ne nous place pas au-dessus des personnages, avec la connaissance de ce qui va arriver. Il nous oblige à rester avec eux dans le présent.

Nous connaissons la suite de l’Histoire. Eux ne la connaissent pas encore.

Et c’est précisément dans cet écart que le film trouve sa force : montrer comment l’inacceptable peut s’installer progressivement, à travers des décisions qui, prises séparément, peuvent sembler administratives, professionnelles ou raisonnables.

Emmanuel Marre ne cherche pas à transformer Henri en monstre. Il cherche à comprendre comment un homme ordinaire peut devenir progressivement un rouage d’un système qui, lui, ne l’est plus.

Et c’est peut-être là que réside le véritable malaise de Notre Salut : non pas voir des monstres entrer dans l’Histoire, mais voir des hommes ordinaires y prendre leur place.

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