Quand les artistes que nous n’avons pas rencontrés prennent la parole. Woody Allen est notre invité.
New York, un après-midi pluvieux. Woody Allen s’installe face à nous, raquette vintage à la main, short trop court, lunettes embuées. Pour une fois, il ne veut pas parler de Bergman, ni de Scarlett Johansson. Il veut parler d’amorties, de revers slicés et de rêves brisés.
Woody Allen à Roland-Garros : et si Rafael Nadal était son plus grand défi ?
Woody Allen — « Si j’avais été moins névrosé, j’aurais gagné Roland-Garros. »
Q : Vous avez joué au tennis toute votre vie ?
WA : Toute ma vie. Ou plutôt, j’ai échappé à ma vie en jouant au tennis. C’est le seul endroit où mes angoisses respectaient les lignes blanches. Je pouvais me ronger les ongles, mais pas marcher sur la ligne de service. Il y avait des règles, et elles n’étaient pas émotionnelles. C’était reposant.
Q : Pourquoi ce silence, alors ? Pourquoi n’en avez-vous jamais parlé ?
WA : Vous croyez que les gens vont payer leur ticket pour m’entendre disserter sur ma volée de revers ? J’ai mis quarante ans à faire croire que j’étais un intellectuel new-yorkais angoissé, je n’allais pas tout ruiner en avouant que je rêvais d’être Björn Borg.
Q : Si vous aviez eu une autre vie, vous seriez devenu joueur pro ?
WA : Absolument. Je serais monté au filet. Pas dans les rapports humains — ça, c’est trop risqué — mais dans un quart de finale à Wimbledon, oui. En fait, je voulais être un homme qui transpirait sans honte. Vous voyez ce que je veux dire ? Quelqu’un qui perd en trois sets, mais avec panache. Avec un bandeau sur le front. Quelqu’un d’athlétique et triste à la fois.
Q : Vous parlez du tennis comme d’un exil.
WA : Le cinéma, c’est ce qu’on fait quand on est trop fragile pour rater un match. Le tennis, c’est une tragédie grecque toutes les 90 secondes. Le filet est un mur symbolique. On le traverse, on s’y heurte, on y jette sa rage. C’est du théâtre. C’est Shakespeare avec des chaussettes montantes.
Q : Vous avez une devise de joueur ?
WA : « Mieux vaut perdre un tie-break que sa dignité. »
Mais dans mon cas, j’ai souvent perdu les deux.
Q : Et si vous deviez faire un film sur le tennis ?
WA : Ce serait l’histoire d’un type qui rêve de devenir champion… mais qui s’aperçoit qu’il est plus doué pour écrire des dialogues. Et ça le rend fou. Il joue toute sa vie dans un club minable du Bronx, et meurt en croyant qu’il a battu McEnroe. On hésite jusqu’à la fin : délire ou souvenir réel ?
Mais bon, je ne le ferai pas. Trop personnel.
Q : Quel est votre coup préféré ?
WA : Le lob raté, évidemment. C’est un geste d’espoir et de désespoir à la fois. Comme dans la vie, on tente de s’élever au-dessus du filet, et la balle finit par retomber dans le filet ou hors cadre. C’est très poétique, non ?
Q : Vous aviez un adversaire en particulier que vous redoutiez ?
WA : John McEnroe. Pas pour son jeu, mais pour son attitude. Il hurlait, il jetait ses raquettes. Moi, j’avais l’air d’un psychanalyste coincé au club, à me demander si j’avais raté une étape dans ma vie. En plus, il me regardait toujours bizarrement, comme si je portais un costume de psy de la Nouvelle-Angleterre sous mon short.
Q : Comment expliquez-vous que vous n’ayez jamais percé ?
WA : Je suis trop cérébral. Le tennis, c’est aussi de l’instinct, du rythme, de la folie. Moi, j’étais déjà en train de me demander si le rebond de la balle n’était pas une métaphore de ma condition humaine. Résultat : j’ai oublié de jouer.
Q : Et le public, vous y pensiez ?
WA : Le public ? C’est cruel. Ils ne voient que le score, jamais la tragédie intérieure du joueur. Je suis sûr qu’ils préféraient voir un coup gagnant que mes hésitations existentielles. Mais moi, j’aimais les applaudissements silencieux des murs du club.
Q : Vous vous êtes déjà fait coacher ?
WA : Un coach m’a dit un jour : « Woody, tu joues comme tu écris : compliqué, névrosé, et toujours à côté. » Je n’ai jamais su si c’était un compliment ou une insulte.