Le 23 août 1949, alors que la France panse encore les plaies d’une guerre achevée depuis quelques années seulement, une voix singulière perce le silence d’une maternité parisienne.
On peut imaginer que, dès ses premiers instants, ses petits cris portaient déjà l’écho d’une présence intense, généreuse, habitée.
Son cœur, lui, ne choisira jamais entre les planches et l’écran — il embrassera les deux d’un même élan. Ce nouveau-né deviendra l’un des géants du théâtre français, et une figure marquante du cinéma et de la télévision : Jacques Weber.
Né dans un monde en reconstruction, Weber grandit avec la langue française pour ancrage. Très tôt, il est fasciné par les mots, ceux de Molière, de Corneille, de Racine, mais aussi des poètes modernes. Cette date résonne comme un point de départ discret… avant les grandes envolées.
Et si l’on se penche sur cette journée du 23 août 1949, on découvre qu’en ce même jour, la France assiste aux balbutiements de la télévision publique. Le petit écran s’éveille, l’acteur se prépare à entrer en scène. Hasard ou coïncidence ? La fiction, elle, ne fait jamais les choses à moitié.
À l’époque, nul ne peut deviner que ce nourrisson deviendra, quelques décennies plus tard, le souffle grave et la stature imposante d’un Cyrano de Bergerac acclamé, le regard perçant d’un Don Juan tragique, ou encore l’aura magnétique d’un partenaire de jeu aux côtés des plus grands.
Et pourtant, dès l’adolescence, le jeune Jacques semble porté par une nécessité silencieuse : celle de dire, de déclamer, de vivre mille vies sous les projecteurs.
L’homme des grands rôles
À 74 ans, Jacques Weber est toujours une figure majeure du théâtre et du cinéma français. Acteur flamboyant, metteur en scène, auteur, il défend un théâtre à la fois populaire et exigeant, un art nourri par le verbe et incarné dans le corps. Depuis ses débuts, il fascine par son intensité de jeu, son timbre profond et son magnétisme sur scène.
Bien qu’il ait obtenu un prix d’excellence au Conservatoire national supérieur d’art dramatique en 1971, il a refusé d’intégrer la Comédie-Française pour rejoindre le Théâtre Populaire de Reims, alors dirigé par Robert Hossein. Ce choix affirme sa volonté de préserver sa liberté artistique et de s’éloigner des cadres institutionnels.
Shakespeare, Molière, Rostand, Hugo, Camus, Dostoïevski… Jacques Weber s’est confronté à ces géants avec panache, gravité et sensualité. Cyrano de Bergerac, Richard III, Tartuffe, Ruy Blas, Don Juan : il leur a donné vie sur les plus grandes scènes, du Théâtre de Nice à l’Odéon, souvent dans ses propres mises en scène, saluées par la critique.
« Il fallait qu’il y ait un enjeu, un danger, une brûlure. Sinon, je ne montais pas sur scène », confiait-il au Temps en 2021.

Jacques Weber © CCO
Une autorité douce, un regard qui habite
Massif, ancré, Weber rayonne sur scène avec une force tranquille. Son timbre grave et nuancé crée un contraste touchant entre puissance et fragilité.
« Jacques avait cette chose rare : il savait se taire sur scène sans perdre une once de présence », se souvient la comédienne Anouk Grinberg. Maître du rythme et de la diction, il considère que chaque silence compte autant que chaque tirade.
Le cinéma, un prolongement naturel
Au-delà de sa trajectoire théâtrale, Jacques Weber s’impose au cinéma par des rôles souvent secondaires mais marquants, dans lesquels il incarne des figures d’autorité, des hommes écartelés, complexes, à la fois puissants et blessés. Il brille dans La Femme d’à côté de François Truffaut et laisse une empreinte forte dans des téléfilms devenus cultes, comme Le Comte de Monte-Cristo (1998) de Josée Dayan.
Son César du meilleur second rôle pour son interprétation du comte de Guiche dans Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau (1990) reste une référence. Il a tourné avec les plus grands noms du cinéma français.
En 1998, il réalise Don Juan, son unique long métrage, où il incarne le séducteur de Molière. Le film, coproduit avec l’Espagne, réunit un casting prestigieux : Emmanuelle Béart, Michel Boujenah, Penélope Cruz, Denis Lavant, Michael Lonsdale. Cette adaptation personnelle mêle sobriété et tension dramatique, livrant une version sensible, parfois sombre, du mythe classique. Un film audacieux, devenu culte malgré son échec commercial.
Toujours actif, il continue de marquer le cinéma français dans des films récents comme L’Origine du mal (2022), Le Monde d’hier (2021) ou encore Andy (2019).
« Jacques savait jouer les puissants sans arrogance et les hommes brisés sans pathos. C’est très rare », souligne Josée Dayan.
Un homme de lettres et de transmission
Dans un entretien publié en mars 2023 autour de la sortie de son livre On ne dit jamais assez aux gens qu’on les aime, Weber évoque ce paradoxe : le jeu scénique volontairement artificiel est pourtant un moyen d’atteindre une forme profonde de vérité humaine
Son engagement s’incarne aussi dans l’enseignement et la direction de troupes, notamment au Théâtre de Nice dans les années 1980, où il a défendu un théâtre exigeant mais accessible à tous.
Un passeur aimé et inspirant
Nombre d’acteurs et actrices doivent à Jacques Weber une vocation ou un premier rôle : Isabelle Carré, Vincent Pérez, Sara Forestier… Tous évoquent un « frère d’âme », un guide.
« Il te poussait à être toi, mais en plus grand. En plus vivant. En plus risqué », témoigne Alexis Michalik.
Ses projets actuels
Jacques Weber demeure intensément actif. Il continue de monter des pièces, de collaborer avec de jeunes talents et prépare plusieurs projets mêlant mise en scène et jeu. Son désir de transmission reste intact, nourrissant la relève artistique.
Parmi ses projets en cours, il incarne François Genoud dans L’Injuste, un thriller politique fort, à l’affiche du 23 janvier au 8 juin 2025. Cette pièce met en scène un affrontement tendu entre un financier suisse accusé de liens avec le nazisme et une journaliste israélienne, explorant les thèmes lourds de mémoire et de culpabilité. Sa performance est saluée, notamment pour la complicité scénique avec Élodie Navarre et Zineb Triki.
En novembre 2025, il participera à une lecture autour de Sarah Bernhardt, Les Conséquences, mise en scène par Pascal Rambert. Ce projet littéraire interroge la pensée libre, la mémoire et la liberté d’expression, des sujets qui lui sont chers.
Les 26 et 27 juin 2025, il présentera au Théâtre de la Concorde une lecture intitulée S’affranchir, véritable célébration de la liberté et de la littérature. Parmi ses créations récentes, citons Ranger (2024), monologue écrit et mis en scène par Pascal Rambert, dans lequel il campe un homme solitaire qui choisit de mettre de l’ordre dans sa vie avant de la quitter.
En 2021, il a incarné avec sensibilité les Correspondances de Gustave Flaubert et Victor Hugo, une lecture à deux voix qui révèle la complicité intellectuelle et les divergences de ces figures majeures de la littérature.

Héritiers de scène : une filiation du verbe et du regard
Jacques Weber illustre avec force cette figure rare de l’acteur complet, capable de passer avec grâce de la scène au grand écran. À sa manière, il trace un chemin que suivent d’autres figures contemporaines.
Grégory Gadebois, par exemple, impose une densité brute et viscérale sur scène. Ancien pensionnaire de la Comédie-Française, il électrise les planches et transpose cette intensité au cinéma dans des rôles souvent tourmentés.
Fabrice Luchini, Lecteur étymophile du verbe, homme de scène autant que de cinéma, Luchini est devenu un symbole du théâtre littéraire vivant et exigeant en France, proche de la rigueur de diction chère à Weber.
Philippe Torreton, passionné et engagé, partage avec Weber le goût des grands textes et l’amour du verbe.
Denis Podalydès, plus feutré mais tout aussi précis, incarne un théâtre du geste et de l’élégance.
Quant à Roschdy Zem, il représente une autre voie, concentrée sur l’écran, avec des rôles denses, graves, portés par une autorité naturelle.
Ces acteurs incarnent chacun, à leur façon, l’alliance du verbe savoureux et d’un engagement scénique profond qui font la marque de Jacques Weber.
Un seigneur de scène, encore debout
Jacques Weber incarne ce théâtre vivant, suspendu entre passion, exigence et partage. Son intonation reconnaissable, son regard habité et son profond humanisme font de lui un repère de la culture française. À travers lui, la vitalité du théâtre se prolonge, transmise à une génération d’artistes dignes de son héritage. Le théâtre sera son souffle, le cinéma sa respiration secondaire, mais non moins intense.