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Décoloniser l’écran : les nouveaux récits du cinéma antillais

Qui raconte aujourd’hui les Antilles au cinéma ? Et selon quel regard : celui de l’intérieur, ou encore celui hérité d’une histoire coloniale ? Avec Zion, Fanon, Magma ou encore Ici s’achève le monde connu, une nouvelle génération de films déplace les lignes. Moins une renaissance qu’un déplacement du centre de gravité : celui d’un cinéma qui commence, enfin, à se dire par lui-même.

Une visibilité nouvelle pour un cinéma longtemps marginalisé

Longtemps, les Antilles ont été filmées sans vraiment se raconter. Comme l’analyse Guillaume Robillard, auteur de l’ouvrage Un cinéma décolonial : les personnages du cinema antillais, l’enjeu est aujourd’hui de faire émerger « un possible regard de l’intérieur, en rupture avec des représentations construites depuis l’extérieur. »

Relégué aux marges, ce cinéma a souffert d’un manque de visibilité : peu diffusé, peu soutenu, souvent réduit à des imaginaires hérités de la période coloniale.

Aujourd’hui, la donne évolue. Ces films circulent davantage, trouvent leur public et s’imposent dans le débat critique. Mais cette reconnaissance reste ambivalente : elle ouvre un espace, tout en posant la question des cadres dans lesquels ces récits continuent d’exister.

Cinéma antillais

Avec Zion, la Guadeloupe à la loupe

Zion (2025) : filmer depuis l’intérieur

Avec Zion (2025), Nelson Foix propose un récit ancré dans la Guadeloupe contemporaine. Le film suit un jeune homme pris dans les tensions sociales et économiques, entre débrouille, violence diffuse et quête de sens.

Tourné au plus près des réalités locales, le film s’attache à capter une jeunesse souvent invisibilisée, en privilégiant une caméra mobile et une immersion dans les espaces du quotidien. « Une histoire antillaise racontée par un antillais » dixit Nelson Foix.
Long spot de prévention sur les ravages du cannabis sur l’île, Zion donne à voir une expérience vécue de l’intérieur, où le territoire devient un protagoniste à part entière.

Fanon (2024) : réactiver la mémoire politique

Avec Fanon (2024), Jean-Claude Barny revient sur la trajectoire de Frantz Fanon, figure centrale de la pensée décoloniale.

Le film retrace une période clé de sa vie, en mettant en lumière son engagement intellectuel et politique dans le contexte de la colonisation. Plus qu’un simple biopic, il réactive une pensée critique encore actuelle, en rappelant la portée des analyses de Fanon sur les mécanismes de domination et de libération.

En inscrivant cette figure au cœur d’un récit cinématographique, le film participe à une réappropriation de l’histoire intellectuelle antillaise.

cinéma antillais

Fanon, un film sur l’engagement révolutionnaire et anticolonial 

Magma (2024) : élargir les imaginaires

Avec Magma (2024), Cyprien Vial déplace le regard en inscrivant la Guadeloupe dans un récit de tension scientifique et de catastrophe imminente, autour de la surveillance d’un volcan actif.

En mobilisant les codes du film de genre, le film rompt avec une assignation fréquente des territoires antillais à des récits exclusivement historiques ou sociaux. Le territoire devient ici un espace de fiction à part entière, capable d’accueillir des récits universels, traversés par des enjeux de risque, de responsabilité et de survie.

Ici s’achève le monde connu (2022) : faire réapparaître les récits effacés

Le travail d’Anne-Sophie Nanki interroge les récits de l’histoire en leur opposant d’autres points de vue. Son court métrage Ici s’achève le monde connu (2022) met en scène la rencontre entre une femme kalinago et un esclave en fuite, construisant un contre-récit de la colonisation.

Récompensé dans de nombreux festivals, le film propose une approche à la fois sensible et politique du passé. Dans son interview pour Cinefeel Mécénat, Anne-Sophie Nanki souligne l’importance de « réinvestir les imaginaires et de redonner une place aux figures invisibilisées », en travaillant sur les zones d’ombre laissées par l’histoire officielle.

Filmer revient ici à faire réapparaître.

Une filiation caribéenne : Raoul Peck

Cette dynamique s’inscrit dans une histoire plus large du cinéma caribéen. Depuis Haïti, Raoul Peck a construit une œuvre internationale exigeante, mêlant mémoire, politique et critique du pouvoir.

Avec son dernier film, Orwell: 2+2=5, actuellement en salles, il s’intéresse à la figure de George Orwell pour interroger les formes contemporaines de contrôle, de surveillance et de manipulation des récits. En élargissant son propos au-delà du cadre caribéen, Peck développe une réflexion universelle sur la puissance des images, du langage et des systèmes de domination.

Comment reprendre le récit

À travers ces films, une réponse se dessine : de plus en plus, les Antilles se racontent elles-mêmes.

Mais décoloniser l’écran ne consiste pas seulement à changer les récits. Il s’agit aussi de transformer les conditions de production, de diffusion et de légitimation. Ces œuvres marquent un tournant : celui d’un cinéma qui ne demande plus seulement à être vu, mais à être entendu selon ses propres termes.

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