Les premières et dernières images : une énigme à déchiffrer
Quand on ne sait pas où veut en venir un film, et qu’on a été tout de même touché par lui, je conseille de s’en remettre à ses toutes premières images et aux toutes dernières, il est rare qu’il ne s’y trouve pas quelque chose.
Au tout début de Minotaure, des végétaux verticaux, des roseaux semble-t-il, se dressent sur l’eau ridée, horizontale, d’un lac, et à la fin ce sont des images de nuages formant comme une masse ondulée, que vient de filmer sur son téléphone mobile, durant un voyage en avion, le jeune fils du couple-protagoniste, Serioja.
Cela ne fait pas sens si l’on n’a pas remarqué qu’au milieu du film, Serioja est interrompu par son père alors qu’il essaie de filmer au zoom numérique les végétaux qu’on voyait au tout début. Ainsi, au lieu de visionner sur son portable des vidéos ou des messages, d’aller sur des réseaux sociaux, ce jeune homme essaie de capter quelque chose du mystère de la nature, d’un mystère en tout cas.
De Chabrol à Zviaguintsev : un drame conjugal dans la Russie de 2022
Bien sûr, c’est d’abord l’histoire de ses parents que l’on suit, adaptée d’un film de Chabrol remontant à 1969, La femme infidèle, dans lequel Michel Bouquet assassine, comme par impulsion, l’amant (Maurice Ronet) de sa femme (Stéphane Audran), et où le couple légitime se reforme silencieusement autour du trou de ce meurtre. Le réalisateur russe exilé en France a transposé ce fait-divers dans la Russie de 2022, lorsque commence l’invasion de l’Ukraine.
Comme chez Chabrol, l’histoire se déroule chez des gens aisés, mais chez Zviaguintsev, nous voyons aussi le peuple, envoyé comme chair à canon dans une « opération militaire spéciale » où on lui fait croire qu’il va défendre le bien contre le mal, les vraies valeurs contre la décadence occidentale. Le film se garde avec raison de nous montrer ces conscrits comme des brutes et des salauds.
La guerre des sexes et la question du père
Je pense en même temps que le sujet sur lequel s’organise le cinéma ample de Zviaguintsev, c’est la guerre des sexes, celle qu’évoquait Alfred de Vigny dans un poème écrit vers 1850, La Colère de Samson, « Et, se jetant, de loin, un regard irrité / Les deux sexes mourront chacun de son côté. » Même dans l’extraordinaire Bannissement, de 2008, variation sur l’histoire de Marie et Joseph (cf le plan où des enfants reconstituent pièce par pièce une Annonciation, celle de Léonard de Vinci), la guerre des sexes est là, dans le « cet enfant n’est pas de toi ».
Mais un film ne s’épuise pas dans un sujet, il construit un monde autour, ici un monde de forces et de remous, un monde réel, qui ici n’est pas seulement celui de la tyrannie poutinienne, laquelle n’est pas née de rien et n’importe où sur terre, certes, mais en même temps un monde qui ne nous est pas complètement étranger, un monde vivant traversé d’un pôle à l’autre, pour tout humain, par l’immense question: c’est quoi finalement, un père, à part d’avoir été l’éventuel géniteur ?
La richesse ambiguë des mythes
C’est là que le rapport aux mythes qui se trouve dans plusieurs films de Zviaguintsev est important, qu’il s’agisse des mythes chrétiens ou des mythes gréco-latins. Les mythes ne nous font pas la morale, ils sont ambigus, riches.
Le silence au cinéma : des courants qui traversent l'histoire du film
Zviaguintsev raconte aussi qu’il a été particulièrement intéressé, dans le film de Chabrol, par une longue séquence d’action sans parole ni musique, celle qui suit le meurtre et où le mari cherche à effacer les traces de son crime et à escamoter le corps, et il en a repris le principe. Ce genre de séquence était fréquent à la fin des années 60 : qu’on se rappelle le début de Il était une fois dans l’Ouest, western de Sergio Leone, 1968, les longues séquences sans parole du 2001 de Kubrick, film d’anticipation, la poursuite en automobile sans parole ni musique, de Bullit, 1968, un thriller de Peter Yates avec Steve McQueen, et évidemment la très longue séquence de casse d’une bijouterie dans le film policier de Melville Le cercle rouge, 1970, etc.
C’est cela aussi l’histoire du cinéma, celle de courants qui la traversent à l’insu même des auteurs, ignorant ceux-ci tout comme le vent souffle sur le monde sans s’occuper de ce qu’il rencontre…
Un film « pour adultes » très remarqué en 1963, avait comme anticipé cette forme, puisqu’on y voyait un garçonnet désœuvré traverser les couloirs d’un grand hôtel vide, et rencontrer des gens qui parlent une langue étrangère ; assister sans trop comprendre au monde des adultes. C’est Le silence, de Bergman, dont à l’époque on n’avait retenu que les (discrètes) séquences sexuelles. Quand je vois dans Minotaure ce personnage d’enfant « au second plan », je me dis que ce dernier n’est pas là pour rien, que comme lui nous ne comprenons pas tout, nous ne savons pas tout, et le monde est encore à découvrir.
Les images qui circulent : l'eau, les draps blancs et les nuages
Mais un film, ce n’est seulement une galerie de personnages et de situations, ce sont aussi des images qui circulent. Dans la scène où Gleb, le mari, entre chez l’amant de sa femme, l’image qui se présente à ses yeux – une vision brève mais longuement préparée par la mise en scène et le découpage – le frappe et nous frappe : celle d’un grand lit sur lequel il n’y a pas de couverture, seulement une surface de draps blancs froissés, évoquant des ébats. Brièvement, cette surface remplit tout l’écran, comme à la fin la surface ondulée des nuages, et comme au début la surface ridée de l’eau.