Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2026, L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen met en scène Javier Bardem dans le rôle d’Esteban Martínez, cinéaste reconnu, et Victoria Luengo dans celui de sa fille Emilia. Le film explore leurs retrouvailles après des années de séparation, dans un drame familial qui se veut traversé par les sentiments. Pourtant, derrière cette ambition, l’ensemble laisse une impression de distance constante, où rien ne semble réellement parvenir à s’incarner à l’écran.
Le réalisateur franco-espagnol Rodrigo Sorogoyen, révélé avec As Bestas, présentait cette année L’Être aimé (El ser querido) en compétition officielle au Festival de Cannes le 16 mai 2026, date de sa sortie en salles françaises. Ce drame familial suit Esteban Martínez, cinéaste reconnu, et sa fille Emilia, qu’il retrouve après des années de séparation. Un film qui ambitionne de bouleverser, mais qui pose finalement une autre question : qu’est-ce qui fait naître un véritable trouble au cinéma lorsque rien ne semble réellement déborder à l’écran ?
Sorogoyen livre ici une œuvre étonnamment sage, presque figée, loin de l’intensité qui faisait la force de son cinéma. Aucune scène ne paraît réellement habitée, quelle qu’en soit la nature. Tout est maîtrisé, propre, calibré, comme retenu en permanence. Les personnages parlent beaucoup de leurs blessures, de leurs regrets ou de leur douleur, mais rien ne semble véritablement vécu. Les dialogues, souvent trop démonstratifs, enferment constamment les sentiments dans les mots au lieu de les laisser surgir naturellement. Le film explique sans cesse ce qu’il faudrait ressentir, sans jamais laisser au spectateur l’espace nécessaire pour le découvrir par lui-même.
Le film semble vouloir fuir toute caricature et tout pathos appuyé, dans une recherche constante de justesse. Mais cette retenue, poussée à l’extrême, finit par neutraliser toute intensité : à force de ne jamais forcer le trait, le film ne laisse plus rien affleurer.
La réalisation suit la même logique : appliquée, élégante parfois, mais sans prise de risque ni véritable souffle. Même les confrontations entre Esteban et Emilia semblent mises à distance, comme si le film refusait tout débordement, toute faille, toute brutalité intérieure. Cette retenue permanente finit par produire un paradoxe étrange : L’Être aimé parle constamment de douleur et de manque sans jamais réussir à les rendre palpables.
Le problème va même plus loin avec le film que réalise Esteban à l’intérieur même du récit. Cette œuvre fictive, censée refléter sa vision d’artiste, apparaît elle aussi vide et sans intérêt. Le spectateur se retrouve alors face à une étrange mise en abyme : un film sur un réalisateur qui tourne lui-même un film ennuyeux. Une double impression de vide qui finit par peser lourdement sur l’ensemble.
La seule scène qui semble réellement réveiller le film survient lors d’un déjeuner où les acteurs sont pris d’un fou rire incontrôlable pendant une prise. Pour la première fois, quelque chose échappe au contrôle : un moment vivant, maladroit, presque sincère. La colère d’Esteban face à cette perte de maîtrise crée enfin une tension réelle, comme si tout ce que le film cherchait jusque-là apparaissait enfin de manière accidentelle. Malheureusement, cette scène isolée ne suffit pas à sauver un ensemble trop lisse et constamment tenu à distance.