Œuvre dense et ambitieuse, le nouveau film de Xavier Giannoli veut dépeindre la collaboration sous un ton rarement vu à l’ecran, en se focalisant sur la perte des idéaux.
« Tout l’homme sur la terre a deux faces, le bien et le mal. Blâmer tout, c’est ne comprendre rien. Le même être est victime et bourreau tour à tour ». C’est en empruntant ces quelques vers de Victor Hugo, dans son recueil « Les Rayons et les Ombres », que le réalisateur Xavier Giannoli nous offre une fresque historique pour le moins ambitieuse, quelques années après sa magnifique adaptation des Illusions Perdues de Balzac, César du Meilleur Film.
Cette fois-ci, nous quittons le Paris du XIXème siècle pour nous plonger dans celui des années 30 et 40. Giannoli embarque avec lui des thèmes déjà présents dans son œuvre précédente, pour mieux les approfondir : dans LES RAYONS ET LES OMBRES, il est donc question de la complexité de la pensée humaine, de vanité, de mondanité, et de bouleversements historiques. Avec, en toile de fond, un regard assurément critique sur le monde de la presse.
Les petits plaisirs de la collaboration : cupidité et paillettes.
Somptueuse reconstitution
Dans ce film-fleuve de 3h15 où la durée se fait pleinement sentir, Xavier Giannoli prend le temps de développer un angle rare, risqué et non moins intéressant, pour dépeindre la période sombre de l’Occupation.
Brainstorming entre collabos.
LES RAYONS ET LES OMBRES revient en effet sur le parcours de Jean Luchaire (incarné par Jean Dujardin), grand patron de la presse collaborationniste fusillé en 46. Sous le regard affectueux de sa fille Corinne (Nastya Golubeya), jeune actrice à la carrière brisée, le récit nous plonge en plein cœur des années 30, lorsque Luchaire, homme de gauche, grand défenseur de la paix franco-allemande, noue un lien très fort avec le pacifiste Otto Abetz. Les deux hommes entretiennent une relation quasi-fraternelle tout au long des années 30, et une grande proximité durant la guerre : l’un en devenant Ambassadeur de l’Allemagne nazie à Paris, l’autre en créant l’un des journaux les plus collaborationnistes de France.
En parallèle de ces sombres destins politiques, il y a le Paris nocturne, faste, baigné de luxure, de fantasmes et de projecteurs. Corinne se laisse guider, fascinée, en toute insouciance paraît-il, dans le milieu de l’art et celui de la collaboration.
Avec le recul nécessaire de ces 80 années qui nous séparent de cette période difficile, LES RAYONS ET LES OMBRES veut expliquer et décrire, sans manichéisme, tout en nuances, le lent et insidieux basculement de valeurs chez ces hommes et ces femmes qui ont fini par se retrouver du mauvais côté de l’Histoire.
Dans une atmosphère terne et pesante, le film fait macérer une époque gangrénée par les paradoxes, entre pacifisme, menaces guerrières et faillite idéologique. A travers les compromissions, l’aveuglement, la cupidité, les petits arrangements au profit de l’intérêt personnel, on laisse pourrir les idéaux et banaliser le mal. Les personnes ne deviennent plus que les ombres de ce qu’elles étaient, et semblent dépassées par des événements bien plus forts qu’elles.
La dramatisation du propos, ou le danger de la complaisance
Réaliser le portrait de ces figures de la Collaboration avec une telle épaisseur est une tâche compliquée. Épaulée par un beau casting et de gros moyens, l’œuvre impressionne par sa reconstitution historique particulièrement précise du Paris d’alors, avec ses mentalités et son esprit. Un vrai effort de documentation, avec l’aide d’historiens, a été nécessaire pour articuler ce film cérébral, guidé par une mise en scène nécessairement pointilleuse et des décors somptueux.
En cherchant à injecter de la nuance et de l’émotion dans ce récit politique, notamment au travers des « on ne savait pas » et du point de vue de la jeune actrice insouciante, Xavier Giannoli avance constamment et dangereusement sur une ligne de crête. L’ambiguïté morale n’est pas toujours simple à décrire du côté du réalisateur… et pas toujours facile à comprendre du côté du public. Celui-ci s’interroge donc, pendant un long moment, sur le sens que veut bien donner le réalisateur à cette histoire en eaux troubles.
Après son rôle de SS dans Inglorious Bastards, August Diel est upgradé en Ambassadeur nazi.
En ce sens, malgré les efforts employés, LES RAYONS ET LES OMBRES n’échappe pas à certaines difficultés scénaristiques. Sans doute est-ce en raison de l’usage particulièrement discutable de la voix-off rétrospective – celle de la jeune Corinne justifiant son parcours et celui de son père – qui vient alourdir un propos déjà dense. De même, la tentation de romancer ou simplifier certains faits – intimes comme historiques – tend parfois à susciter une empathie malvenue, voire à relativiser l’impardonnable. Le risque de tomber dans la complaisance est bien réel, comme celui d’atténuer la responsabilité évidente de Jean Luchaire, un collaborationniste convaincu, assumé, fidèle au régime pétainiste jusqu’à la fin.
Les derniers jours d’une condamnée.
Ces réserves ne viennent cependant pas masquer complètement les qualités du film. Pour terminer sur l’une d’elles, on notera le talent indéniable de Nastya Golubeya, incarnation de Corinne Luchaire à l’écran.
Véritable révélation de ce film, elle apporte beaucoup d’intensité et de luminosité aux côtés d’un Jean Dujardin plus posé, notamment dans des scènes de fêtes particulièrement réussies. Il s’agit là d’un vrai point notable pour LES RAYONS ET LES OMBRES qui, par son propos et son parti pris, apportera à coup sûr quelques discussions passionnées… Et plus encore si on le met en perspective avec le contexte actuel.